La Vengeance de la Pelouse où l’étrange nonchalance du conteur Richard Brautigan

Être élevé par une grand mère, contrebandière au temps de la prohibition, ouvre bien des horizons. Devient-on bandit ou évangéliste, pour autant ? Richard Brautigan a choisi une troisième voie, la dérision, mieux l’autodérision.

Porté par une enfance éternelle, il aura sur le monde le même sourire et le même étonnement, que dans ses moments de clairvoyance, où il a vu, sa mémé plumer des oies ivres, ivres de s’être gavées du moût de l’alambic. « les oies se réveillèrent nues et désespérées, le regard fixe et abattu, comme dans les premières  pub sur l’aspirine ».

Son grand père, gagné par la folie, a vu sa vie s’arrêter le 3 mai 1872, et sa folie à sa mort en1930.
Ainsi nanti d’une si belle généalogie, il « frappa de toutes ses forces aux portes de la littérature américaine » p34 .

Ces 62 courts textes, sont autant de souvenirs ordinaires, qu’une succession d’instants privilégiés où l’étrange maladresse du conteur réalise l’accord du malheur et de la blague, « moi seul dans ce bus, n’avait pas trente ans, ils me regardaient fixement, je les regardais fixement, nous étions tous gênés et mal à l’aise ».

Courts textes, pourquoi pas ? Il pousse le bouchon jusqu’à nous servir la plus courte nouvelle de l’histoire de la littérature, deux minuscules phrases ;« Ce n’est pas facile de vivre dans un studio de San José avec un homme qui apprend à jouer du violon. C’est ce qu’elle a dit aux policiers, en leur tendant le revolver vide. »

Un regard qui change tout.
Celui qui a inventé l’absurde dans le roman noir, et le déjà vu dans la Nouvelle.

Avec des accents de sincérité et même d’enthousiasme il évoque la belle Californie, qui accueille des millions de voitures, au point de faire de cette fine fleur « métallivore », qui laisse entrer les voitures comme les rayons du soleil, « un Taj-Mahal en forme de parcmètre, p36″.

La Californie vu par Brautigan, c’est partir à la rencontre des paumés, des vieux et des « cloportes » , tous ceux qui passent leur vie à s’inventer d’autres vies, Brautigan les côtoie, « n’était le fait que les gens ont besoin d’un peu d’amour, et bon Dieu que c’est triste, parfois, de Voir toute la merde qu’il leur faut traverser, pour en trouver »,p172.

Brautigan glisse ici ou là des textes personnels sur les femmes, il y a toujours une pointe de nostalgie, comme une fraîcheur d’adolescent, même s’il n’est pas un séducteur, ou une pointe d’humour qui lui ouvre des rencontres émouvantes et « c’est si beau quand elle s’habille« ,p174 » .

Parmi ces courtes rencontres féminines, je pense à l’épisode du café, « à l’intimité qu’une tasse peut créer », p44 ou « ses vêtements se faisaient à son corps », magique !
Et encore, cette hippie, Clarence, « ses pieds ont froid sur le trottoir », de simples mots pour dire la détresse, P134.

Richard Brautigan se lit et se relit, car c’est subtile, ses mots sont choisis, son œil est redouté , il pointe où ça fait mal.
Et pourtant n’est-ce pas banal, de raconter la vie de tous les jours, sans en avoir l’air, comme le simple dépôt d’un chèque de 10$, oui mais, il y a chez Richard Brautigan, l’étincelle, le court circuit qui change tout, l’art d’accommoder les restes comme les « poussières » de son enfance.

Richard Brautigan, La Vengeance de la Pelouse Recueil de nouvelles ( de 1962 à 1970), Éditeur 10 18.

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